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Expulsion du paradis de la paix en Europe

Depuis 1989, l’Europe vit dans le rêve que la chute du mur était la « fin de l’histoire » et donc la fin des guerres en Europe. Alors que les guerres en Yougoslavie et les guerres de conquêtes de la Russie en Géorgie et de la Crimée pouvaient en quelque sorte encore être expliquées, avec la guerre déclarée à l’Ukraine au ralenti - déploiement des troupes, encerclement et invasion - le rêve s’est écroulé.

C’est brutal : durant plus de 30 ans, les dividendes de la paix ont pu être investis dans la formation et l’État social. Pour la défense du pays, la Suisse a réduit ses dépenses de 1,5 à 0,7%, calculées en fonction du PIB, ce qui représente même une diminution de presque deux tiers si on fait le calcul en fonction des dépenses globales de la Confédération. À présent, nous nous trouvons à nouveau propulsés dans le monde de la guerre froide, que ce soit avec la Russie ou la Chine. Angela Merkel connaissait le danger lorsqu’après l’occupation de la Crimée, elle avait mis en garde contre le fait que Poutine appliquait des moyens du 19e siècle (guerre, nationalisme) au 21e siècle (droits de l’homme et globalisation).

À ce niveau-là, une discussion sur le besoin de sécurité de la Russie ou la corruption et les oligarques en Ukraine n’amènera rien. En réalité, la Russie attaque militairement son voisin contre le droit international et l’occupe. Elle creuse ainsi un profond fossé entre elle et l’Europe. Lviv, la ville à l’ouest de l’Ukraine, n’est qu’à 1 100 km de Rorschach à vol d’oiseau, c’est juste un peu plus que les 900 km qui nous séparent de Londres, Barcelone ou Naples. En passant, la Russie peut stationner 30 000 soldats en Biélorussie. En quelques semaines, la Russie pourrait regagner des parties importantes de sa zone d’influence perdues en 1989.

Si on est éjecté du paradis, il faut tirer les bonnes conclusions pour ne pas atterrir en enfer. De nos jours, l’Europe ne peut pas se défendre sans les USA. Le continent est trop faible et pas assez uni. L’avenir nous dira si cela va changer.

Les leçons à tirer pour la Suisse sont les suivantes :

Premièrement, notre neutralité armée est plus importante que jamais : elle est inscrite dans les conventions de la Haye de 1907. Afin que la neutralité soit respectée au niveau international, la Suisse doit pouvoir se défense de manière crédible. Après 1989, cette obligation et préparation de défense a été estimée par des cercles toujours plus larges comme une grandeur théorique. L’Ukraine le montre : c’était une erreur. Aujourd’hui, il est aussi clair que les guerres dans le futur seront menées au moyen de cyberattaques et d’armes conventionnelles. Notre pays doit donc pouvoir se défense à l’avenir : par des moyens militaires sur terre et dans les airs, ainsi que contre des cyberattaques sur des infrastructures critiques et des entreprises. Dans ce but, il faut une défense aérienne crédible - le F35 joue ici un rôle central. Le GSsA, les Verts et le PS sont invités à suspendre immédiatement leur collecte de signatures pour l’initiative contre une défense aérienne crédible et à ne plus entraver l’achat d’avions de combat. 

Deuxièmement, la Suisse a besoin d’une industrie de sécurité :l’Ukraine a demandé pendant des mois des armes pour se défendre - l’Allemagne livre 5 000 casques. C’est une moquerie. L’UE fera tout pour ne jamais arriver à une telle situation. C’est pourquoi elle financera par des milliards au cours des prochaines années l’établissement d’entreprises de technologie de défense. Ces deux exemples le montrent : en cas d’urgence, il faut avoir sa propre industrie d’armement. 

Actuellement, la Suisse dispose d’entreprises qui - souvent en tant que sous-traitants - sont indispensables dans l’industrie de défense. Un exemple : grâce au savoir-faire de RUAG, la Suisse était la seule, en plus des USA, à pouvoir réparer les dommages structurels sur les F/A 18, plutôt que de devoir retourner les avions aux USA.

Mais nous risquons de perdre ces entreprises : d’une part, l’exportation de leurs biens est toujours plus compliquée bien que le marché suisse est trop petit pour survivre. D’autre part, une perte de plus-value s’installe de manière insidieuse. Un exemple éclatant en sont les produits financiers appelés « responsible Finances » de la banque étatique ZKB desquels sont exclus tous les fabricants d’armes et de munitions ainsi que les entreprises avec un chiffre d’affaires de plus de 5% dans l’industrie de la défense. C’est hypocrite et erroné vue l’initiative populaire avec un but semblable rejetée en 2020 par 58% et la guerre en Europe, ainsi que le devoir de protection nationale dans le droit international et la constitution. Il faut davantage des conditions-cadres adéquates pour l’industrie de la sécurité et profiter des affaires d’armement en vue d’affaires compensatoires importantes pour la technique de sécurité. Un débat politique à ce sujet est nécessaire.

Troisièmement, la neutralité est une chance pour une politique étrangère active : nous condamnons tous avec fermeté la guerre déclarée par la Russie. Toutefois, la reprise complète des sanctions de l’UE et des USA est compréhensible, mais fausse. Il est clair que les mesures visant à empêcher les affaires de contournements sont nécessaires. Comme le montre l’application conséquente de l’ordonnance correspondante du Conseil fédéral après l’occupation de la Crimée, cela aura dans les faits un effet analogue à la prise de sanctions. Ainsi il est clair que les machines à double usage high-tech ne pourront quasi plus être approuvées aux conglomérats russes.

Au niveau juridique, il y a une différence notoire. La Suisse souligne son statut de neutralité et s’offre ainsi la chance d’être active en tant que médiatrice honnête en coulisse ou dans le cadre d’un mandat de protection. Ainsi elle pourra davantage contribuer à résoudre le conflit plutôt qu’en prenant des sanctions.  Mais ce n’est pas une voie facile : d’abord, il s’agit d’un devoir en faveur d’une politique étrangère engagée. Puis, cette position doit supporter la pression en politique intérieure et extérieure. 

Conclusion : l’attaque russe de l’Ukraine change l’Europe. Le droit international, la diplomatie et le commerce se voient remplacés par un retour à la guerre froide avec la domination des moyens militaires et du nationalisme. Malheureusement la Russie n’est pas un cas isolé. Ici se reflète bien plus le changement de la situation géopolitique. Avec la Chine à Taiwan, la Corée du Nord et l’Iran, il y a d’autres pays qui respectent toujours moins les frontières et les droits internationaux. Tous ébranlent la Pax Americana et les structures multilatérales qui en découlent et qui ont jusqu’ici apporté la prospérité et la paix inégalée. 

Les années à venir seront difficiles. Au sein de la concurrence systémique avec les autocrates, l’Occident devra revenir à ses forces telles que la liberté, l’entrepreneuriat et l’innovation.  L’importance de la globalisation comme moteur pour la prospérité et la paix globales (Montesquieu) revête ainsi un rôle central. Ce n’est qu’ainsi que l’Occident acquerra à nouveau la concurrence systémique. En même temps, l’Europe et la Suisse devront augmenter considérablement leurs systèmes de défense pour rester crédibles. Et finalement, la diplomatie suisse est sollicitée pour retrouver de manière innovante en coulisse le rôle historique de médiateur.

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