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« Le marché chinois devient plus attrayant, mais plus exigeant »

Les risques et les chances du « Decoupling » forment le cadre thématique du 19e Symposium de Swissmem à Zurich. Le découplage accéléré des blocs de marché dans la politique mondiale constitue un défi de taille pour l’industrie MEM suisse orientée de manière globale. Le « Technische Rundschau » a voulu savoir de Markus Hermann, analyste de la Chine et spécialisé dans la politique économique chinoise de quels critères particuliers il faut tenir compte et quels sont les défis des entreprises MEM suisses en Chine. Le directeur de l’entreprise de conseil Sinolytics Suisse donnera une conférence sur ce thème lors du Symposium de Swissmem.

L’entretien a été mené par Markus Schmid du Technische Rundschau.

Monsieur Hermann, concentrons-nous d'abord sur les données fondamentales concernant la Chine. La république caractérise elle-même son modèle économique « d’économie de marché socialiste ». Mais on pourrait aussi qualifier le modèle de capitalisme étatique. D’où vient ce terme et s'agit-il d’une économie planifiée?
Markus Herrmann: L’expression d’économie de marchĂ© socialiste a Ă©tĂ© introduite en 1992 par Hiang Zermin lors du 14e congrès national du parti communiste de Chine. Ce fut le concept qui  remplaça l’économie de marchĂ© pratiquĂ©e jusqu’à la fin des annĂ©es 70 : la troisième assemblĂ©e plĂ©nière du 11e comitĂ© central tira un trait en dĂ©cembre 1978 sur l’ère Mao Zedong, fit de Deng Xiaoping le nouveau chef du parti et lança la politique d’ouverture et de rĂ©forme.  Dans l’économie de marchĂ© socialiste, le parti conserve la direction et le dĂ©veloppement Ă©conomique est intĂ©grĂ© au niveau idĂ©ologique : officiellement, la Chine se trouve encore dans une phase prĂ©coce du socialisme.

Quels sont les principaux contenus pour les Européens ?
Cette Ă©conomie socialiste n'est certes plus planifiĂ©e en dĂ©tail comme autrefois, mais l’État continue de structurer activement le dĂ©veloppement Ă©conomique et social - par exemple par le biais d’un grand nombre de plans quinquennaux centraux et locaux. La politique industrielle, en tant que dĂ©veloppement technologique et innovation dirigĂ©e, joue un rĂ´le important Ă©tant donnĂ© que la Chine s’est lancĂ©e depuis des dĂ©cennies dans une course de rattrapage vis-Ă -vis de l’Occident en ce qui concerne la science, la technologie et l’innovation. Mais cela n’exclut pas le fait que le gouvernement chinois applique aussi des rĂ©formes axĂ©es sur le marchĂ©.  DorĂ©navant, elle prend par exemple de sĂ©rieuses mesures anti-monopoles en rapport avec les entreprises technologiques et informatiques dominantes pour encourager la concurrence, et taille ses propres entreprises Ă©tatiques sur les pratiques de management du secteur privĂ© en vue d’une meilleure efficience.

La politique et l’économie actuelles de la Chine sont empreintes de la mise en œuvre du 14e plan quinquennal. Quelle est son importance pour le commerce extérieur ?
Le 14e plan quinquennal au contenu très approfondi a été fixé en mars 2021 et traite avec ses 65 chapitres pratiquement tous les domaines de la politique économique et sociale de la Chine. Comme le 14e plan quinquennal parle pour la première fois de manière si claire et explicite d’objectifs d’autarcie suite aux interruptions des chaînes d’approvisionnement durant la pandémie de Covid ainsi qu’au conflit géopolitique persistant avec les USA, plusieurs prétendent que la Chine veut se couper économiquement du monde extérieur. Mais ce n'est clairement pas le cas.

Dans quelle mesure ?
Le 14e plan quinquennal vise certes à rendre l’économie de la Chine plus indépendante face aux marchés internationaux et à orienter davantage la croissance sur la consommation intérieure - conformément au nouveau concept de « circulation duale ». Mais en même temps, le plan prévoit une politique d’économie extérieure active à plusieurs niveaux. Pour commencer, la Chine veut avec la conclusion du partenariat régional économique global (RCEP), une zone de libre-échange avec15 États dans la région Pacifique-Asie, faire avancer l’intégration économique de cette région et consolider la position centrale de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement et les réseaux de production régionaux. Deuxièmement, le plan prévoit aussi d’étendre le reste du réseau de libre-échange de la Chine. Troisièmement, la Chine fait des efforts pour rendre les chaînes d’approvisionnement « plus stables et plus sûres » en particulier en collaborant plus avec les partenaires de l’initiative de la nouvelle route de la soie. Quatrièmement, le président Xi Jinping avait fixé l’objectif imagé de faire de la Chine un « grand champ de gravité » qui devait attirer le capital, les talents et la technologie de l’étranger et inciter les activités commerciales locales.

Quel effet a selon vous l'accord RCEP sur l’industrie MEM suisse dans le marché chinois ?

Les effets de croissance attendus à court terme suite à la suppression des droits de douane vont aussi profiter au commerce en Chine des entreprises suisses. En outre, les effets négatifs sur la concurrence de l'accord, avant tout de celui du RCEP, la suppression des droits de douane entre le Japon et la Chine, sont négligeables pour les entreprises suisses, puisque, en comparaison directe avec l’accord de libre-échange Suisse-Chine, elles profitent déjà aujourd’hui de taxes moins élevées. Par contre, les répercussions qu’aura la régionalisation du commerce dans la zone Pacifique-Asie sur les exportations suisses ou le commerce suisse en Chine ne sont pas encore claires.

Qu'en est-il actuellement de l’initiative de la nouvelle route de la soie ?
L’initiative de la nouvelle route de la soie a clairement perdu de son importance dans la rhétorique chinoise. Les raisons en sont le scepticisme constant des États industriels, la critique croissante et les négociations consécutives à cause des difficultés de paiement dans les pays importateurs, ainsi que la priorité au niveau des dépenses pour le développement intérieur de la Chine, y compris la nouvelle initiative visant à accélérer la mise en place de l’infrastructure numérique. De manière générale, on constate un accent géographique plus fort de l’initiative de la nouvelle route de la soie sur l’Association des nations de l'Asie du Sud-Est ANASE et on donne la priorité thématique à la coopération dans le domaine de la santé et de la « route de la soie numérique ».

Au cours des derniers mois, les tensions gĂ©opolitiques entre les USA et la Chine ne sont pas passĂ©es inaperçues, ni celles entre l’UE et la Chine. 
L’administration Biden poursuit sur la voie que Trump avait empruntĂ©e avec la Chine et continue Ă  faire pression sur les entreprises technologiques chinoises au moyen de sanctions.  Le bras de fer entre les hauts fonctionnaires amĂ©ricains et chinois en Alaska en mars 2021, ainsi que les premières dĂ©clarations du prĂ©sident Biden dissipent tous les doutes sur le fait que le conflit continuera Ă  s’envenimer. Actuellement, les relations UE-Chine sont aussi en mauvaise posture après une escalade des sanctions en rapport avec la violation des droits de l’homme Ă  Xinjiang.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’industrie MEM suisse ?
Jusqu’à prĂ©sent, les entreprises suisses sont avant tout concernĂ©es par les augmentations des droits de douane sur les flux commerciaux entre les USA et la Chine. Par ailleurs, une collaboration transatlantique plus Ă©troite contre la Chine implique que les États europĂ©ens prennent aussi des mesures plus sĂ©vères vis-Ă -vis de la Chine.  MĂŞme si seulement 22 % des entreprises Swissmem interrogĂ©es voient leur commerce concrètement entravĂ© par le conflit technologique et commercial, les constructeurs de machines suisses se voient Ă  l'avenir contraints de se dĂ©cider entre les marchĂ©s « occidentaux » et le marchĂ© chinois ou tout au moins de limiter l’échange entre les deux marchĂ©s.

Venons-en à l'aspect que traite cette année le Symposium de Swissmem : le decoupling. Quels aspects essentiels pouvez-vous identifier ici ?
Le decoupling signifie la sĂ©paration conçue politiquement ou le dĂ©couplage d’une Ă©conomie mondiale auparavant globalisĂ©e. Nous observons cinq niveaux principaux dans lesquels le dĂ©couplage s’accomplit en particulier Ă  cause du conflit entre les USA et la Chine : dans l’objectif gĂ©o-Ă©conomique chinois de la rĂ©gionalisation dans la zone Pacifique-Asie, dans la cybersouverainetĂ© en particulier pour le transfert des donnĂ©es au-delĂ  de la frontière, dans les mesures d’autarcie, c’est-Ă -dire la politique industrielle pour les technologies critiques, dans les instruments de politique commerciale tels que les contrĂ´les des exportations et des importations, ainsi que dans la fixation de normes techniques.  Il est clair qu’au-delĂ  des facteurs gĂ©opolitiques, des forces agissent comme par exemple le « nearshoring » de biens mĂ©dicinaux critiques suite aux expĂ©riences faites durant la pandĂ©mie ou les tendances plus protectionnistes en gĂ©nĂ©ral dans le monde.

À propos cybersouveraineté : de quoi faut-il tenir compte dans le transfert de données avec la Chine dans une période où le cloud en regard de la numérisation des processus devient toujours plus important ?
Depuis la loi sur la cybersĂ©curitĂ© de 2017, la Chine a Ă©dictĂ© un grand nombre de directives concrètes pour la cybersĂ©curitĂ©. L’important est que le respect des prescriptions europĂ©ennes ou internationales - par exemple le RGPD - ne suffise pas directement pour la conformitĂ© avec les règles chinoises.  En particulier les nouvelles rĂ©glementations du transfert de donnĂ©es personnelles au-delĂ  de la frontière pourraient ĂŞtre très contraignantes selon la loi sur la protection des donnĂ©es pour les PME publiĂ©e rĂ©cemment. Les entreprises sont tenues de procĂ©der Ă  une propre Ă©valuation des risques pour le transfert des donnĂ©es Ă  l’étranger, de justifier la nĂ©cessitĂ© du transfert de donnĂ©es et dans certaines conditions, de demander une approbation aux autoritĂ©s.

Comment devons-nous prendre le fait que la Chine intensifie de manière générale ses mesures d’autarcie ?
Actuellement, les mesures d’autarcie augmentent dans les trois grandes puissances commerciales - en Chine, aux USA et dans l’UE - et chacun analyse les dĂ©pendances critiques au niveau des importations. Un exemple : rĂ©cemment, l’UE a constatĂ© « des dĂ©pendances importantes » dans le domaine du cloud ou des semi-conducteurs.  Par ailleurs, la sensibilitĂ© pour la nĂ©cessitĂ© de plus d’autarcie dans le gouvernement chinois est encore plus prĂ©sente parce qu'il est convaincu que le gouvernement amĂ©ricain fera tout ce qui est en son pouvoir pour entraver le dĂ©veloppement Ă©conomique et technologique de la Chine. Les mesures qui rendent opĂ©rationnels les efforts chinois vers l'autarcie comprennent une politique industrielle axĂ©e sur les technologies de « goulet d’étranglement », un nouveau rĂ©gime de contrĂ´le des exportations, des participations et reprises d’entreprises Ă  l’étranger ainsi que la promotion Ă©conomique et l’incitation pour l’implantation d’entreprises Ă©trangères dans les secteurs technologiques dĂ©sirĂ©s.

Qu'est-ce que cela signifie pour les entreprises suisses en Chine ?
Dans des industries concrètes et Ă  court terme, les efforts d’autarcie en Chine semblent en premier lieu reprĂ©senter des opportunitĂ©s commerciales pour les entreprises spĂ©cialisĂ©es suisses. Toutefois, on ne sait pas comment cela va Ă©voluer Ă  moyen et long terme.  La question du « level-playing field », soit du terrain de jeu identique pour tous, devient toujours plus importante si l'avance technologique factuelle des entreprises occidentales fond. C'est un scĂ©nario très rĂ©aliste parce que par exemple environ 60% des entreprises interrogĂ©es voient leur avance technologique Ă©normĂ©ment rĂ©gresser jusqu'en 2025. 

La Chine développe ses propres standards industriels. Qu’est-ce que cela signifie pour les entreprises suisses ?
La Chine utilise des standards industriels non seulement pour stimuler la qualitĂ© et le progrès technologique de ses propres industries, mais aussi comme instrument de politique industrielle pour soutenir les entreprises nationales. Selon des statistiques officielles des autoritĂ©s de normalisation chinoises, environ deux tiers des standards chinois diffèrent des standards internationaux. Ce qui a des rĂ©percussions nĂ©gatives sur les entreprises suisses.  30% des entreprises membres de Swissmem interrogĂ©es y voient un dĂ©savantage au niveau de la concurrence.  Il ne faut toutefois pas nĂ©gliger le fait qu’il y a toujours plus de canaux comme les associations industrielles chinoises qui s’ouvrent par lesquels des entreprises Ă©trangères peuvent participer aux processus de standardisation.

Le Conseil fédéral a récemment redéfini sa stratégie envers la Chine. Que faut-il savoir ?
La nouvelle stratégie envers la Chine essaie de poursuivre son approche d’une politique indépendante face à la Chine aussi sous le signe de la formation de blocs et de tensions géopolitiques. Elle souhaite accroître la coordination et la cohérence parmi les acteurs suisses avec une approche « whole of Switzerland ». Les thèmes critiques tels que les droits de l’homme, Hongkong, la répression des minorités ou les tendances autoritaires sont abordés dans l'analyse de la situation. En matière de politique économique, sont au premier plan la revendication de la Suisse d’un accès au marché non discriminatoire, d’une meilleure protection de la propriété intellectuelle ainsi que d’un approfondissement de l'accord sur le libre-échange.

Quelles répercussions le débat sur les droits de l’homme aura-t-il sur notre relation avec la Chine ?
Les questions des droits de l’homme ont un énorme poids dans les activités parlementaires sur la Chine. Après les sanctions déjà mentionnées de l’UE contre les politiciens chinois dans la région Xinjiang suite à la violation des droits de l’homme, il reste à savoir si le Conseil fédéral veut reprendre ces sanctions. La mise en œuvre de la politique de la Chine sera toujours confrontée avec le fait de faire la part des choses entre les intérêts économiques et normatifs. Dans tous les cas, la pression augmente sur la Suisse pour qu’elle s’harmonise si possible avec les positions de l’UE, parce que la Suisse veut conserver sa crédibilité au sein de la communauté des valeurs européenne.

Comment résumeriez-vous la situation en rapport avec le marché chinois ?
On voit clairement une situation ambivalente avec une importance économique et stratégique croissante et une attractivité du marché chinois bien que les défis politiques et régulatoires augmentent.
 

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Dernière mise à jour: 22.07.2021