Madame la conseillère nationale Schneider-Schneiter, vous qualifiez les relations avec l’UE comme étant « de loin le plus important » dossier de politique étrangère pour la Suisse. Avec les récentes décisions protectionnistes de l’UE, c’est sans doute aussi devenu le dossier le plus complexe. Comment la Suisse peut-elle éviter d’être concernée par les mesures protectionnistes de l’UE ?
Elisabeth Schneider-Schneiter: Le protectionnisme croissant me préoccupe beaucoup. Si les États-Unis ferment leurs marchés et que l’UE réagit à son tour par des mesures protectionnistes, la Suisse, petite économie ouverte et orientée vers l’exportation, subit une pression croissante. Nous sommes tributaires de marchés ouverts et d’un ordre commercial international fondé sur des règles.
C’est pourquoi nous avons besoin de relations stables avec l’UE. Les Bilatérales III créent une sécurité juridique et améliorent les possibilités de faire valoir nos intérêts. En même temps, nous devons sans cesse rappeler à Bruxelles que la Suisse est imbriquée économiquement avec l’UE. Nous ne devons pas devenir la variable d’ajustement de la politique industrielle européenne.
Le Conseil des États a adopté quelques mesures de durcissement dans le domaine de la libre circulation des personnes, qui s’écartent du résultat de la négociation. Que répondez-vous aux citoyennes et citoyens qui s’inquiètent d’une criminalité accrue ou d’une hausse des dépenses sociales ?
ES: Nous devons prendre ces inquiétudes au sérieux. La libre circulation des personnes ne doit mettre en danger ni notre sécurité, ni notre système social. C’est précisément pourquoi des mécanismes de protection supplémentaires ont été négociés avec l’UE. Nous pouvons agir en cas de problèmes économiques ou sociaux graves et nous disposons de moyens pour lutter contre les abus et la criminalité.
Ce que je ne veux pas, en revanche, ce sont des obstacles supplémentaires qui pèsent sur nos entreprises et qui finissent par entrer en contradiction avec les accords négociés. Je considère comme problématique la taxe d’immigration adoptée par le Conseil des États. Nous avons besoin de contrôles efficaces et de règles claires, mais pas de nouvelles charges administratives et financières pour notre économie.
Dans le débat sur les Bilatérales III, il est souvent question de souveraineté et de reprise du droit. Pour les entreprises exportatrices, la question est souvent beaucoup plus banale : pourront-elles encore vendre demain en Europe dans des conditions comparables ? Comment des partisans comme vous peuvent-ils parvenir à placer la réalité économique au centre du débat ?
ES: Nous devons expliquer bien plus concrètement ce que les Bilatérales signifient au quotidien pour nos entreprises. Il en va d’emplois, d’investissements et de l’accès à notre principal débouché. Pour l’industrie d’exportation, il est essentiel que les obstacles techniques au commerce restent aussi faibles que possible.
Même la reprise dynamique du droit, si souvent critiquée, est un grand avantage pour les entreprises. Les prescriptions techniques pourront désormais être reprises sans complication, au lieu de créer constamment de nouvelles divergences et des obstacles commerciaux. Nos coûts s’en verront réduits et notre compétitivité renforcée. Nous devons cesser de discuter des Bilatérales uniquement comme d’une question de principe relevant du droit constitutionnel. Il en va très concrètement de notre prospérité.
Vous faites partie de la délégation AELE/UE et vivez de près les échanges avec Bruxelles. Sur quels points devons-nous mieux informer nos partenaires au sein de l’UE ?
ES: À Bruxelles, la Suisse est parfois perçue comme un pays qui souhaite profiter au maximum des avantages du marché unique sans pour autant assumer les obligations qui en découlent. Il nous revient de corriger cette image. Notre économie est étroitement intégrée dans les chaînes de création de valeur européennes, ce dont les deux parties tirent profit.
Mais nous devons aussi nous montrer plus sûrs de nous. Lorsque des mesures de protection européennes, par exemple dans le secteur de l’acier, affectent des entreprises suisses alors que nous ne causons aucun problème, cela est inacceptable. L’UE doit tenir compte des relations particulières qu’elle entretient avec la Suisse. Et nous devrions insister davantage sur le fait que notre coopération dépasse depuis longtemps le cadre des questions économiques. La sécurité et la stabilité de notre continent sont des intérêts communs.
L’industrie tech suisse a certes besoin de l’Europe, mais aussi des États-Unis, de la Chine, du Vietnam et d’autres marchés. Comment éviter que la Suisse, en tant que petite nation exportatrice, ne soit écrasée entre les grands blocs économiques ?
ES: En diversifiant systématiquement nos relations économiques. Nous ne devons pas nous rendre dépendants, que ce soit des États-Unis, de la Chine ou de l’Union européenne. C’est pourquoi les accords de libre-échange revêtent une importance stratégique pour la Suisse.
La Chine reste un marché important, mais les dépendances économiques comportent des risques considérables. Cela vaut tout particulièrement pour les matières premières essentielles, les semi-conducteurs et d’autres biens stratégiques. Nous devons diversifier nos chaînes d’approvisionnement, conquérir de nouveaux marchés et renforcer notre collaboration avec des partenaires fiables.
Aujourd’hui, la politique économique extérieure est indissociable de la politique de sécurité. Il ne s’agit plus seulement de savoir où nous vendons nos produits, mais aussi de savoir si, en cas de crise, nous aurons encore accès aux matières premières et aux technologies nécessaires.
L’opposition aux accords de libre-échange avec la Malaisie et le Mercosur, sur lesquels nous voterons l’année prochaine, est forte. Comment allons-nous remporter ces votations ?
ES: Nous devons expliquer aux citoyens que le libre-échange n’est pas une fin en soi, mais qu’il permet de préserver les emplois, d’ouvrir de nouveaux débouchés et de réduire nos dépendances. C’est précisément en cette période de protectionnisme croissant que nous ne pouvons pas nous permettre de nous couper du commerce mondial.
Je comprends les préoccupations du secteur agricole et je prends également au sérieux les questions relatives à la protection de l’environnement et aux droits humains. C’est pourquoi nous sommes parvenus, dans le cadre de l’accord avec le Mercosur, à un compromis qui soutient l’agriculture de manière ciblée. Mais nous devons également veiller à ne pas surcharger les accords de libre-échange d’exigences sans cesse nouvelles, au risque de les compromettre. Si l’on prône la diversification, il faut également être prêt à nouer de nouvelles relations commerciales.
En tant que responsable de la politique étrangère, vous vous rendez régulièrement dans des pays qui constituent d’importants marchés d’exportation. Qu’apprend-on là -bas sur la Suisse que l’on a tendance à oublier à Berne ?
ES: À quel point la réputation de la Suisse à l’étranger reste vraiment excellente. Nos entreprises sont synonymes de qualité, d’innovation, de fiabilité et de précision. C’est un atout considérable pour notre site, que nous ne devons pas mettre en péril à la légère.
En même temps, je constate à quel point la concurrence internationale est devenue rude. D’autres pays se battent avec détermination pour attirer des investissements, obtenir l’accès aux marchés et nouer des partenariats économiques. À Berne, nous débattons parfois comme si notre prospérité allait de soi. Or ce n’est pas le cas : nous devons la préserver et y travailler chaque jour.
Manque de volonté de réforme, nouvelles contraintes, peu de sensibilité à la pression qui pèse sur l’économie exportatrice : les entreprises s’étonnent de plus en plus souvent des débats et des décisions prises à Berne. Cela vous inquiète-t-il aussi ?
ES: Oui, beaucoup. À Berne, nous discutons régulièrement de nouvelles mesures sans tenir suffisamment compte de la pression concurrentielle internationale à laquelle nos entreprises sont confrontées. Dans la région de Bâle en particulier, nous voyons à quel point notre prospérité dépend d’entreprises capables de rester compétitives à l’échelle internationale. Les sciences de la vie, la chimie, la logistique et de nombreuses PME innovantes sont étroitement intégrées aux chaînes de création de valeur mondiales. Ces entreprises sont en concurrence avec d’autres sites économiques à travers le monde. Elles ont besoin de conditions-cadres fiables, d’une énergie abordable, de personnel qualifié et de bureaucratie limitée au strict nécessaire.
À Berne, nous devons de nouveau veiller davantage à ne pas imposer sans cesse de nouvelles contraintes aux entreprises. Les investissements et les emplois ne vont pas de soi. Ils se créent là où les conditions-cadres sont favorables.
En novembre, nous voterons sur la révision de la loi sur le matériel de guerre. Les sceptiques ne se trouvent pas seulement à gauche, mais aussi parmi l’électorat du Centre. Quel message souhaitez-vous leur adresser ?
ES: Si nous prenons notre sécurité au sérieux, nous devons aussi permettre le maintien d’une industrie de la défense en Suisse. Une neutralité armée crédible suppose que nous soyons en mesure de nous défendre en cas de crise. Pour cela, nous avons besoin de compétences industrielles, de technologies et de partenaires internationaux fiables.
Les restrictions actuelles à l’exportation mettent précisément cette base en danger. Si nos partenaires ne peuvent plus compter sur les fournisseurs suisses, nous risquons à long terme de perdre notre place dans les chaînes de création de valeur internationales. La révision offre une plus grande marge de manœuvre, sans remettre en cause nos obligations découlant du droit de la neutralité et du droit international. Il ne s’agit pas de permettre des exportations d’armes incontrôlées, mais de garantir la sécurité et la capacité de défense de notre pays.
D’importantes votations populaires sont à venir et, l’année prochaine, des élections auront lieu. Qu’attendez-vous de l’économie et des entreprises pour que la politique prenne les bonnes orientations ?
ES: J’attends de l’économie qu’elle s’engage davantage et de manière plus audible dans le débat politique. Il ne suffit pas de se plaindre en interne de mauvaises décisions prises à Berne. Les entreprises doivent aussi expliquer publiquement quelles conséquences ces décisions ont sur l’emploi, les investissements et notre compétitivité.
Le contact direct entre les entreprises et le monde politique devient toujours plus important. Les responsables politiques doivent pouvoir comprendre de première main où se situent les difficultés concrètes. Cet engagement est particulièrement nécessaire en ce qui concerne les Bilatérales III et les accords de libre-échange. Il ne doit pas venir uniquement des grandes associations économiques, mais aussi des PME, des entrepreneuses et entrepreneurs ainsi que de leurs collaboratrices et collaborateurs.
La politique doit créer les bonnes conditions-cadres. Mais l’économie doit aussi contribuer à expliquer à la population ce qui est en jeu. Notre prospérité ne va pas de soi.
